Fontcouverte
 

Trois siècles et demis de mortalité à Fontcouverte

D'un point du vue psychologique

Le vieux cimetière de Charvin semble
actuellement bien perdu.

Un auteur qui nous a laissé une étude pertinente sur la psychologie des anciens paysans de la région des Arves nous précise qu'on y « mourait beaucoup mais de plus en plus vieux » au fil des siècles et que la mort était la seule certitude dans la vie de ces humains. Si nous sommes d'accord sur le deuxième point, il est évident, par contre, que même Jeannette Crinel, bien qu'elle fût enterrée très jeune au cimetière de Fontcouverte le 7 juin 1587, pouvait imaginer que cela devait lui arriver avec certitude et qu'elle ne mourrait pas plus que ceux de sa famille nés en 1900 ! Peut-être l'auteur voulait-il dire que la mort était autrefois omniprésente et que la relation qu'entretenaient nos ancêtres avec elle n'avait aucune ressemblance avec celle que nous avons actuellement. On risque alors d'être très étonné des constatations qui peuvent être faites au sujet de la mort dans l'ancien temps.

Du point de vue démographique

Dans la dynamique d’une population, la mortalité est l'un des phénomènes démographiques qui retirent de la population les personnes qui y ont été intégrées par leur naissance ou leur arrivée à Fontcouverte en cours de vie.

Si l’on dispose des informations nécessaires, c’est le domaine démographiques généralement le plus simple à étudier. En effet, en dehors du fait qu'elle ne concerne qu'une seule personne (contre deux pour le mariage, trois pour les naissances), la mortalité jouit de deux propriétés évidentes mais bien utiles que les autres phénomènes démographiques ne possèdent pas toujours :

Les archives d'état civil et leurs limites

Les archives de la cure

Nous parlons systématiquement de décès même si seule la date de sépulture d'un défunt est connue. Cette approximation est justifiée dans la mesure où il ne s'écoule très généralement guère plus de vingt-quatre heures entre ces deux évènements. Seuls des cas de force majeure accroissent ce délai : difficultés de déplacement en hiver, morts non naturelles nécessitant l'intervention toujours très rapide de la justice qui peut porter ce délai à deux ou trois jours ou, encore, des circonstances très particulières telles que des décès dans une avalanche qui imposent des délais très variables, parfois longs, pour retrouver les corps mais, dans ce cas, la date de l'accident et donc du décès est généralement connue et mentionnée.

Les actes de sépulture de la cure peuvent être difficiles à rapporter à la naissance connue d'une personne (par son baptême par exemple) et, ce, d'autant plus qu'on remonte dans le temps. Le recours à l'identité sociale peut alors apporter des informations utiles. Ainsi, l'identité telle que décrite dans un acte de décès d'un mort dépend de son âge, de son sexe et de son statut matrimonial : les célibataires ont généralement la mention de leur père, les femmes mariées ont celle de leur époux, les hommes mariés ne sont reliés à personne. L'état de veuvage est parfois précisé pour les femmes.

Un cas particulier est celui de l'acte de sépulture d'un nouveau-né :

Dans le cas ci-dessous, il n'est pas possible de savoir si l'enfant est mort-né ou né mais mort très rapidement comme le distinguent les statistiques démographiques modernes. Par chance quasi exceptionnelle, nous connaissons ici le jour de naissance et le sexe de la défunte.

On a rencontré des cas extrêmes où l'enfant à naître est baptisé « in utero » par la sage femme !

On ne sait pas même le sexe de l'enfant.

Nous avons encore d'autres cas où des témoins ne sont pas certains de la vie du nouveau-« né » ; on imagine que des fausses couches tardives sont « baptisées à la maison » et nous avons pu les inventorier comme des naissances avec décès le jour même.

Il est ainsi impossible de distinguer l'état de vie d'un nouveau-né très rapidement décédé. Nous le considérons alors comme mort-né même s'il a pu survivre quelques instants comme l'acte le laisserait parfois croire... pour être enterré au cimetière l'enfant doit être baptisé et pour être baptisé il doit être vivant, alors les témoins, voire le curé, sont arrangeants pour les pauvres parents.

Il est souvent précisé à certaines époques que le décédé est infans [enfant], puer [garçon] ou puella [fille] : il s'agit alors du décès d'un enfant d'âge variable mais très généralement inférieur à 10 ans et dont le sexe est ainsi parfois précisé ou confirmé.

Les actes de la mairie

Dans les actes de décès civils l'identité du mort est toujours précisée avec référence détaillée à ses parents. On constate cependant des erreurs, en particulier lorsque ces antécédents sont nés ou morts à l'époque des registres religieux.

Il est en principe distingué de nos jours si l'enfant est né (il doit avoir manifesté un signe de vie) puis est mort rapidement ou s'il est mort-né. En fait, les actes laïcs du XIXe siècle de Fontcouverte mentionnent seulement un « enfant présenté sans vie » si la mort est survenue avant qu’ait pu être faite une déclaration de naissance à la mairie. Le doute sur la vie de l'enfant à sa naissance reste entier. De plus, dans la période 1861 - 1900 les informations paraissent imprécises voire douteuses dans bien des cas mais les écarts entre naissance et décès restent toujours très faibles.

Les archives des sépultures et des décès sont-elles fiables ?

Il est classique dans les études des archives de suspecter un enregistrement incomplet de ces évènements dans l'ancien temps.

A condition d'utiliser toutes les sources disponibles et de les comparer, il paraît évident que ce n'est pas le cas à Fontcouverte. Les curés successifs semblent toujours tenir à enregistrer toutes les sépultures qu'ils célèbrent, les paroissiens de leur côté n'imaginant pas quitter cette terre sans un enterrement à l'église même pour les plus jeunes. Les maires en font de même. La comparaisson des archives religieuses et laïques reste toujours très satisfaisante, si l'on tient compte des objectifs parfois différents des divers documents. On peut seulement se méfier des copies des actes de la cure destinées aux archives de l'évêché dans lesquelles un curé omet parfois le baptême et la sépulture d'enfants morts à la naissance, les archives de la paroisse restant complètes.

Il faut enfin noter l'absence d'enregistrement des décès, totale en 1599, 1600, 1601, partielle en 1602 et totale encore de février 1793 à octobre 1796 pendant l'exil du Curé Jean Ignace Roulet.

Des contraintes sur les données

Une analyse de la mortalité du point de vue quantitatif nécessite généralement plus d’informations que la seule date de décès. Si, par exemple, on s’intéresse à la probabilité de mourir à un âge donné, encore faut-il connaître l’âge des morts.

En 1924, déjà, au cimetière de Charvin,
les dates et les âges deviennent incertains
Avant le XIXe siècle dans les archives de Fontcouverte, cet âge n’est précisé que très rarement. Si c'est le cas, l'âge n’est souvent donné que de façon très approximative, voire sous la forme « octogenarius » pour dire que le mourant est octogénaire ou plus sûrement particulièrement vieux. Effectivement, dans l'ancien temps, on connait généralement mal son âge, a fortiori celui de ses parents ou de ses voisins défunts. On sait mieux que Pétremand est mort le jour de la Saint Roch.

Ainsi, pour connaître avec précision l'âge d'un défunt, faut-il pouvoir, à partir des archives, raccorder son acte de décès/sépulture à son acte de naissance/baptême, actes qui sont séparés par quelques décennies d'écritures. Les informations fournies par les actes rendent cette opération parfois difficile et, ce, d'autant plus que le défunt est plus âgé. Au XIXe siècle, en particulier à partir de 1861, le problème ne se pose pratiquement plus.

Le graphique suivant montre la proportion annuelle (avec la moyenne mobile sur 10 ans) des personnes dont on connait le début et la fin de vie, la valeur étant portée sur la date de début de vie.

Au début du XVIIe siècle, cette proportion n'est que de 60 % (on excepte les années antérieures à 1603 pour lesquelles les archives comportent d'importantes lacunes). Cette faible valeur est justifiée par le fait que nombre des mourants de l'époque sont nés avant le début des archives. Elle croit, peut-être avec la qualités des actes, jusqu'en 1710 pour atteindre des valeurs voisines de 80 % et reste globalement stable jusqu'en 1830. A une époque où les archives sont sures, entre 1830 et 1890, un creux significatif apparaît. Enfin, la proportion atteint un maximum de 85 % en 1900 grâce aux nombreuses informations supplémentaires données par les mentions marginales des actes de naissance de la fin du XIXe siécle et de ceux du XXe.

En fait, cette proportion est pour partie fonction de la qualité des archives et de celle de notre travail pour tenter de raccorder naissances et décès. Elle dépend aussi beaucoup de l'importance des émigrations qui nous privent des décès des Fontcouvertins ayant quitté définitivement leur communauté. C'est particulièrement le cas du creux observé entre 1830 et 1890, époque pendant laquelle les archives peuvent être traitées de façon fiable mais pour laquelle les mentions marginales de décès hors Fontcouverte reportées sur les actes de naissance ne compensent pas l'abondance des émigrés (cette remarque peut sans doute s'appliquer aux autres creux observés, du moins à certains d'entre eux).

Pour éviter tout biais imputable à notre méconnaissance de la durée de vie d'un nombre non négligeable de Fontcouvertins, nous définissons une sous-population de Fontcouverte constituée des seuls habitants dont nous possédons le début et la fin de vie. Ce sous-ensemble des « permanents » de Fontcouverte que nous pouvons étudier plus facilement que la population totale correspond alors à une population dite « fermée » (population sans migration), les nombreux émigrés et les quelques immigrés étant éliminés. Restent cependant les émigrés plus ou moins temporaires revenus à Fontcouverte terminer leur vie, particularité n'ayant pas d'influence sur les calculs de mortalité si l'on admet que ces émigrants provisoires n'ont pas été soumis, lors de leur exil, à des conditions de vie réellement différentes de celles qu'ils auraient eues à Fontcouverte.

Il reste cependant un biais important dû au fait que l'on connaît particulèrement bien les décès des jeunes enfants, ce qui accroît, dans nos calculs, les probabilités de mourir tôt.

Le nombre des décès au cours des siècles

Un simple graphique du nombre annuel des décès (et leur moyenne mobile sur 20 ans) à Fontcouverte montre les variations importantes qu'a subi ce nombre dans le temps. Pourtant, le nombre des décès est directement lié au volume de la population, chaque vivant devant mourir un jour. Il devrait alors être un indice assez fiable de ce volume au moins à long terme.

A la fin du XVIe et au début du XVIIe siècle le nombre annuel des mourants est de 25 environ. Il croit alors rapidement et assez régulièrement pour culminer à plus de 50 en 1700 - 1710. Puis s'amorce une lente régression jusqu'en 1800, date à laquelle le nombre annuel de morts tombe à 30 - 35. Suit alors une période de stagnation à ce niveau. Mais la décroissance reprend ensuite pour ne plus s'arrêter jusqu'à la période récente. En 1900, on retrouve le niveau du début du XVIIe siècle soit 25 décès annuels environ.

La population de Fontcouverte aurait-elle subi de telles variations (du simple au double) ? On ne peut le croire à la vue des effectifs mentionnés dans les divers dénombrements (recensements, listes de la gabelle du sel) que nous possédons et qui donnent une population de 1 100 à 1 300 individus tout au long du XVIIIe siècle et la première moitié du XIXe. Malheureusement, les données sont plus rares au XVIe et XVIIe siècles : 1 000 habitants en 1561 (volume probablement surfait), 1 200 vers 1710.

On doit encore noter les nombreuses pointes annuelles de mortalité de la fin du XVIe siècle et d'une grande partie du XVIIe. Il s'agit des célèbres épidémies de peste, de dysenterie et autres maladies contagieuses qui, heureusement, deviennent bien plus rares par la suite.

Malgré la limitation statistique que nous imposent les faibles effictifs observés à Fontcouverte, nous tentons d'analyser certaines causes de ces diverses constatations.

Analyse sur plus de trois siècles de la mortalité à Fontcouverte

Dans les études de mortalité, le temps, de 1601 à 1900, est découpé en périodes de cinquante ans. Ce découpage arbitraire conduit à des effectifs analysables par voie statistique pour l'étude des phénomènes les plus marquants et permet, généralement de façon satisfaisante, de mettre en évidence les lentes évolutions concernant la mortalité. Ces périodes sont notées systématiquement par le numéro du siècle et un indice (1 ou 2) précisant s'il s'agit de la première ou de la seconde moitié du siècle : par exemple, XVII-1 concerne les années 1601 à 1650. Par ailleurs, on doit noter que ces limites de période sont relatives à la date de naissance des individus étudiés et non à celle de leur décès (on traite des générations).

Exceptionnellement, ces périodes de 50 ans sont coupées en deux afin de mieux visualiser les évolutions. Elles sont alors notées par l'année centrale : 1625, 1650, 1675, 1700...

Le curé de Fontcouverte doit enterrer aujourd'hui l'un de ses paroissiens : quel âge a-t-il probablement ? Combien d'années peut espérer vivre un Fontcouvertin de 30 ans en 1650 ? Et en 1850 ? Quelques courbes classiques des démographes permettent de répondre à ces questions et à d'autres de façon simple dans une présentation globale de la mortalité qui retrace l'évolution de celle-ci au cours des siècles.

Une étude plus détaillée et un peu plus technique de la mortalité permet de préciser les caractéristiques de la mortalité aux différents âges et suivant les sexes.

On peut encore s'intéresser à des points particuliers qui marquent la vie à Fontcouverte comme :

Enfin, le célèbre problème des épidémies est traité de façon exhaustive dans une étude s'appuyant sur une méthode inédite de détection des épisodes de surmortalité.